Déchets, ça déborde !

La société de consommation génère un nombre croissant de déchets. Pour s’en débarrasser, toutes les méthodes, même les moins vertueuses et écologiques, sont utilisées.

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Déchets, ça déborde ! ©ShutterStock

Chaque Français produit 
590 kg de déchets par an : 365 kg se retrouvent dans nos poubelles et conteneurs de tri et 225 kg dans les déchetteries. C’est deux fois plus qu’il y a quarante ans. On consomme de plus en plus et la durée de vie de nos produits se réduit dangereusement. Cette abondance, cette recherche de la nouveauté et la généralisation de l’obsolescence programmée menacent non seulement nos comptes en banque mais aussi l’environnement et notre santé. Nous jetons beaucoup et nous nous soucions peu du devenir de nos ordures et de nos déchets. Pourtant, il faut bien en faire quelque chose. Triés, incinérés, enfouis, parfois recyclés, nos déchets ne disparaissent jamais tout à fait. Une chose est sûre, ils prennent de plus en plus de place.

Poubelle, l’île de beauté ?

La Corse, par exemple, est actuellement confrontée à un important problème de gestion de ses déchets dû notamment à l’afflux de touristes. Les centres d’enfouissement sont saturés. Derrière l’image de carte postale, l’Île de Beauté cache un tout autre visage. Une montagne de déchets non triés déborde des décharges. Les ordures s’empilent et les nuisances, notamment olfactives, se multiplient. La Corse produit 600kg de déchets par habitant et par an, bien au-dessus des 500kg en moyenne au niveau national. Et elle est très en retard en matière de recyclage : moins de 20% des déchets sont triés, le reste est enfoui.

Décharges sauvages

Pour certains citoyens ou entreprises négligents, voire malintentionnés, la solution à l’accumulation de déchets encombrants est simple : ils s’en débarrassent n’importe où, alimentant ainsi des milliers de décharges sauvages dans tout le pays. De Marseille à Roubaix, les dépôts illégaux d’ordures sont nombreux, même en ville, et gâchent la vie des riverains et des collectivités qui y sont confrontés. Parfois cachées, ces décharges sauvages refont régulièrement surface comme dans la Baie de l’Authie, près de Berck-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais. À l’automne dernier, l’érosion des dunes a mis au jour une immense décharge sauvage datant des années 70.

Le business du recyclage

Pour préserver l’environnement, tous les Français sont incités à trier tout ce qui peut être recyclé. Un geste gratuit qui offre une seconde vie à nos déchets. L’aluminium recyclé permet ainsi de fabriquer des fers à repasser, des vélos ou des canettes. Une tonne se revend environ 800 euros. Nos bouteilles de lait se transforment en mobilier de jardin, en gaines de chantier, le Tetra Brik finit en papier toilette ou papier cadeau pour 150 euros la tonne.

Mais cela ne rapporte pas autant d’argent qu’on le croit aux entreprises de recyclage car le processus coûte cher. « Le tri sélectif et le recyclage de plastique reviennent entre 700 et 1 000 euros la tonne, ce qui est beaucoup plus cher que le verre par exemple », souligne Nicolas Garnier, de l’association Amorce qui regroupe les acteurs des collectivités chargés du traitement des déchets. Et si certains industriels achètent des matériaux recyclés, ils ne le font pas dans une optique de développement durable mais surtout pour réaliser des économies. La vente du plastique recyclé dépend ainsi du cours du pétrole. Pour qu’il s’écoule, il doit être moins cher que la matière vierge. Cela peut expliquer qu’en France, selon l’ADEME, seulement 20 % du plastique est recyclé contre 90 % du verre.

Une filière peu transparente

Tout le monde connaît le point vert d’Eco-emballages. Mais que veut-il dire au fait ? Certains Français croient encore à tort que sa présence sur un produit signifie que ce dernier est recyclable. Une confusion qui entraîne de nombreuses erreurs de tri. En réalité, le point vert indique seulement que l’entreprise qui commercialise le produit met la main au porte-monnaie pour financer la collecte, le tri et le recyclage des emballages.

Le tarif dont elle doit s’acquitter est calculé selon le poids, le matériau et le nombre d’éléments de l’emballage. Voici quelques exemples : pour une canette de 33cl, elle doit verser environ 22 centimes d’euros, idem pour un pot de yaourt en plastique. Une partie de ces contributions est ensuite reversée aux collectivités locales pour qu’elles collectent et recyclent les déchets. Or ce principe de payeur-pollueur, s’il paraît justifié, entraîne des conflits d’intérêts. En effet, Eco- emballages est une société privée servant un intérêt général. Cependant, ses actionnaires et administrateurs sont des représentants d’industriels et d’entreprises intervenant dans 
le domaine de la « grande consommation » (Danone, Coca-Cola, L’Oréal, Nestlé Waters…) ainsi que des représentants des distributeurs, de fédération d’industriels (ANIA, FCD) et de la filière emballages et matériaux. Ces derniers ont donc tout intérêt à minimiser leurs coûts et à verser le moins d’argent possible aux collectivités.

Le logo Triman,
 une bonne initiative vidée de sa substance


Fait troublant, en 2005, Eco-Emballages a aussi refusé
 de participer à une campagne 
de promotion de l’eau de robinet.
Sans doute parce que figuraient 
parmi ses actionnaires des vendeurs de bouteilles d’eau de source et minérale. Trois ans plus tard, l’État découvrait par ailleurs que Eco-Emballages avait placé 60 millions d’euros sur des fonds à risques aux Îles Caïman ! Ce manque de transparence se retrouve aussi dans son opposition à la création du logo Triman, à apposer sur les emballages à recycler. Cette signalétique, qui aurait dû voir le jour en 2012 pour aider les Français à mieux trier, s’est heurtée durant trois ans à une fronde des industriels qui ne souhaitaient pas de contraintes supplémentaires. Après un intense lobbying, ces derniers ont réussi à assouplir la mise en œuvre de la signalétique. À défaut de figurer sur le produit, le pictogramme Triman peut aujourd’hui apparaître sur l’emballage, la notice « ou tout autre support y compris dématérialisé ». En clair, le producteur peut se contenter de l’afficher sur son site Internet. Pratique pour l’entreprise, beaucoup moins pour le consommateur… Enfin, aucune sanction n’a été prévue en cas de non-respect de la réglementation.

Exportation des déchets dangereux


Les déchets dangereux posent problème ? Exportons-les loin, le plus loin de chez nous possible pour ne 
plus nous en soucier ! Voilà la logique implacable de certaines sociétés occidentales qui enfreignent la loi
 pour faire des économies. En théorie, 
la convention internationale de Bâle (entrée en vigueur en 1992) interdit l’exportation de déchets dangereux des pays membres de l’OCDE vers ceux du Sud. En pratique, elle n’a pas été ratifiée par tous les pays, dont les États-Unis, et peut être facilement contournée. Parmi les déchets dangereux les plus préoccupants figurent les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE ou D3E), à savoir nos vieux ordinateurs, imprimantes, téléphones portables, appareils photo numériques, réfrigérateurs, jeux électroniques ou télévisions. Ces équipements en fin de vie renferment une richesse insoupçonnée : des métaux précieux comme l’or, l’argent, le cuivre ou le palladium. Mais ils doivent être recyclés avec précaution car certains de leurs composants sont aussi très dangereux pour l’environnement et l’homme.

Des composants toxiques dans nos vieux équipements


Chaque moniteur d’ordinateur contient par exemple jusqu’à 4 kg 
de plomb au niveau de l’entonnoir 
et dans ses composants électroniques. Il contient également du baryum et du phosphore, des éléments toxiques pour l’environnement et la santé humaine. Les personnes qui démontent ou cassent du matériel électronique sont particulièrement exposées et doivent être équipées de protections adéquates. Ce qui n’est pas le cas des travailleurs – et même parfois des enfants – dans les pays sous-développés ou en voie développement qui démantèlent les D3E exportés par les pays riches.

Les risques sanitaires engendrés par ce trafic de D3E sont les suivants : problèmes respiratoires et cardiaques, dommages au cerveau, au système nerveux, aux intestins et aux reins, impact sur le système reproducteur, etc. Selon l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP), 10 % du fret maritime mondial est aujourd’hui composé de déchets dangereux et interdits à l’exportation. Pour contourner la loi, ces derniers sont habilement souvent présentés comme des dons de matériel d’occasion…

Les poubelles qui n’enchantent pas Merlin

Au cœur de la mythique forêt bretonne de Brocéliande, la magie de la fée Viviane et de Merlin l’enchanteur ne fait pas le poids face à une montagne de déchets. L’association Sauvegarde Brocéliande s’oppose depuis des années à la création d’un double projet de décharge et de tri mécano biologique au cœur de la mythique forêt de Brocéliande à Gaël (35). Réputée pour les mythes qu’elle renferme, c’est un haut lieu de la légende arthurienne et une part essentielle du patrimoine breton et mondial.

Le site de Point-Clos, chargé d’histoire, ancien camp d’aviation et base allemande et américaine durant la Seconde Guerre mondiale, a été choisi dans les années 1970 pour accueillir 
les déchets de la population vivant aux alentours. « Les gens se sont dit : on va mettre nos ordures dans un trou à l’écart des villages. Or ce site est le pire endroit que l’on pouvait choisir », explique Jean Guilhouët, porte-parole de l’association Sauvegarde de Brocéliande. Il s’agit d’une ancienne carrière de schiste rouge située sur un promontoire qui est un château d’eau naturel, en tête de deux bassins versants. « Les risques de pollution de la nappe phréatique sont très importants », observe Jean Guilhouët. Sans compter la menace d’incendie de forêt due aux biogaz issus des déchets. Cela n’a pas empêché les élus d’y entreposer 300 000 tonnes d’ordures et de 
déchets parfois dangereux.

Saturé, le site a été fermé dans 
les années 1980. Mais, au moment de créer une usine de tri mécano-biologique en 2004, Point-Clos
a de nouveau été désigné pour accueillir les déchets de la collectivité en plus des 
300 000 tonnes qui pourrissent toujours sous terre. « L’usine surdimensionnée va produire du compost gris, c’est-à-dire du compost souillé de métaux lourds et de plastiques indésirables, qui normalement doit être revendu à la filière agricole mais dont celle-ci ne veut pas », déplore Jean Guilhoët.

L’association a bataillé pendant plus de dix ans dans les tribunaux pour empêcher la construction du projet, arguant d’un taux de cancers important à proximité de la décharge. Ce long combat judiciaire s’est terminé par la victoire des partisans de la méga usine de traitement des déchets. Celle-ci a été inaugurée en octobre 2015. Deux mois plus tard, le feu se déclarait dans les déchets du nouveau centre d’enfouissement. L’incendie a été maîtrisé au bout de cinq heures. La mythique forêt de Brocéliande a été épargnée. Pour le moment…

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Solenne Durox