Le phénomène n'est pas nouveau. Mais il s'accélère.
En 1923, le prix Nobel de Physique, Robert Millikan, est pris en flagrant délit de trucage: pour déterminer la charge de l'électron, il avait fait le tri entre «bonnes» et «mauvaises» données.
Depuis, tous les dix ans environ, éclate une affaire de ce type. Jusqu'à cette dernière décennie: 2005 et 2006. Deux scandales défrayent la chronique scientifique.
«Dans ce domaine, la fraude est plus un phénomène de dérapage, qu'une envie volontaire de tromper le monde de la recherche, explique Martine Bungener, directrice de la délégation à l'intégrité de l'INSERM.
Le problème, c'est qu'il est très difficile de tricher, surtout dans le domaine de la biologie, et que le fraudeur finit toujours par être démasqué.»
Car la mondialisation galopante a changé la donne. Aujourd'hui, une découverte n'est plus l'affaire d'une seule personne, mais de plusieurs équipes à travers le monde.
- L'affaire Jon Sudbo: de l'aspirine contre le cancer.
2006 - Jon Sudbo, un chercheur norvégien, admet avoir truqué une étude sur le cancer de la bouche en inventant des centaines de faux patients. Cette étude co-signée par treize collègues norvégiens et étrangers, est publiée en octobre 2005 dans la prestigieuse revue médicale «The Lancet». Elle prétend que la consommation prolongée d'anti-inflammatoires non-stéroïdiens, comme l'aspirine, diminue les risques de survenue de cancer de la bouche.
Le pot aux roses: «Cette étude est une supercherie», s'indigne Camillia Stoltenberg, directrice de la division épidémiologique de l'institut norvégien de santé publique. Les observations sont inventées par l'auteur. Ainsi, les 250 personnes interrogées et étudiées avaient la même date de naissance!
- L'affaire Hwang Woo-Suk: les faux clones.
En mai 2005, le professeur coréen Hwang Woo Suk annonce dans un article publié dans le magazine «Science» avoir obtenu 11 lignées de cellules souches à partir d'embryons humains créés par clonage. Sa découverte le place sur les rangs du futur prix Nobel de médecine.
Le pot aux roses: C'est sans compter avec un comité d'experts coréens, qui rend publique l'ampleur de la fraude. Tout est faux. Hwang Woo Suk a manipulé certains clichés photographiques et truqué les résultats chiffrés de ses recherches. Le pionnier du clonage humain est démasqué. Cette affaire a des répercussions considérables. D'autant que cette méthode avait des fins thérapeutiques, pour traiter des maladies dégénératives comme celles d'Alzheimer ou de Parkinson.
- L'affaire Visham Jit Gupta: des fossiles achetés en boutique.
1992 - John Talent, paléontologue australien achète en août 1986 des fossiles en provenance du Maroc dans une boutique parisienne.
De retour à Sydney, il découvre dans des journaux scientifiques des articles sur des ammonoïdes provenant de l'Himalaya, et reconnaît celles qu'il vient d'acquérir.
Le signataire de la publication: l'indien Viswa Jit Gupta. Gupta est un géologue réputé, doyen de la faculté des sciences de l'université du Pundjab, qui compte plus de 80 000 étudiants. Un homme influent, qui fournit aux paléontologues du monde entier des fossiles provenant de sites himalayens difficiles d'accès.
Le pot aux roses: Après expertise, John Talent s'aperçoit que les fossiles de Gupta proviennent de toutes les régions du monde sauf de l'Himalaya. Sa méthode est toujours la même. Il achète des pierres en boutiques et valide ses trouvailles en sollicitant la collaboration d'éminents spécialistes du monde entier. En 25 ans, plus de 450 publications de Gupta dans des revues prestigieuses sont de pures fabrications.
- L'affaire Breuning : des stimulants pour apaiser.
1983 - Au début des années 80, alors que près de 40% des patients attardés mentaux et agressifs sont encore traités avec des neuroleptiques (des tranquillisants puissants aux effets secondaires mortels), le docteur Stephen Breuning lance une théorie révolutionnaire. Il faut traiter ces patients, non pas avec des tranquillisants, mais avec leur exact opposé, des stimulants. Il affirme que le ritalin ou la dexedrine sont plus efficaces, supprimant les symptômes de sevrage, et les effets secondaires.
Le pot aux roses: En septembre 1983, le psychologue Robert Sprague de l'université d'Illinois visite le laboratoire de Breuning et y découvre des résultats surprenants: 100% des centaines de patients testés ont répondu favorablement à ces nouveaux traitements. Effet quasiment improbable dans le milieu psychiatrique. Les chiffres de Breuning étaient bons. Trop bons.
L'affaire éclate au grand jour: les résultats obtenus étaient une pure invention...
- L'affaire Cyril Burt: le QI héréditaire.
1971 - Pour le psychologue Cyril Burt, l'intelligence est héréditaire et ne dépend ni de l'environnement ni de l'éducation. Pour le prouver, il étudie dans les années 1920 des paires de vrais jumeaux élevés dans des familles séparées. Etude classique, mais difficile à réaliser, car les jumeaux séparés ne courent pas les rues ! Ces enquêtes tendent à confirmer l'importance de l'hérédité biologique dans la détermination des aptitudes mentales.
Le pot aux roses: Au début des années 70, Léon Kamin, professeur de psychologie à l'université de Princeton démolit les théories de Burt. Il prétend que son confrère a falsifié des données importantes, a inventé la plupart des témoins, et adapté les résultats à ses théories. L'accusation a de lourdes conséquences. Les idées de Burt ont largement influencé l'éducation en Grande-Bretagne.
Sans oublier que certains psychologues ont utilisé ses conclusions pour accréditer des thèses racistes: les mauvais résultats de certaines minorités ethniques étaient inhérentes à la race car héréditaires!
- L'affaire Lyssenko: la génétique inutile.
1965 - Eminent biologiste sous Lénine, Trofime Lyssenko remet au goût du jour la vernalisation, une ancienne technique agricole, pour quintupler le rendement du blé. Ses expériences suscitent l'intérêt du ministère de l'agriculture qui espère trouver une solution miracle aux pertes des récoltes lors des hivers très froids.
Le chercheur réussit, entre 1930 et 1960, à prétendre qu'il est possible de modifier les caractéristiques génétiques d'une plante en agissant sur son environnement. Il affirme même que les caractères acquis sont héréditaires et s'oppose à la génétique classique.
Le pot aux roses : Lorsqu'il est enfin soupçonné et arrêté en février 1965, la biologie et l'agriculture en URSS sont revenues au Moyen-Age. L'Union soviétique a même choisi de tourner le dos aux récentes découvertes sur l'ADN.
Une commission enquête sur ses résultats et visite la ferme expérimentale où il étudie les animaux d'élevage. Même les données sur ses vaches, remarquables pour leur quantité de matières grasses dans le lait, ont été truquées.
Lyssenko les nourrissait avec de la mélasse, du chocolat et des biscuits!
- L'affaire Arthur Smith Woodward: l'ancêtre anglais.
1949 - Le 18 décembre 1912, deux savants anglais, Arthur Smith Woodward et Charles Dawson, présentent devant l'Académie des Sciences un crâne humain dont la mâchoire ressemble à celle d'un singe. Pour eux, il n'y a aucun doute. Ce crâne découvert à Piltdown au sud de l'Angleterre, est le chaînon manquant de l'évolution du singe à l'homme.
Le pot aux roses: Il faudra attendre 1949, un an après la mort de Woodward, pour découvrir l'énorme supercherie. Le docteur Kenneth Oakley, membre du British Museum, soumet les ossements de Piltdown à une datation au fluor, et s'aperçoit que le crâne est récent. En y regardant de plus près, il remarque que les dents ont été artificiellement limées, et que la mâchoire appartient à un Orang-Outan !
En 1953, le British Museum finira par reconnaître que le "premier Anglais" est un faux. Quelqu'un a habilement mélangé la calotte d'un homme avec une mâchoire de singe, pour ensuite placer le tout sur les lieux de fouilles.
Le mobile et l'auteur du crime sont restés à ce jour inconnu.
Pourquoi trichent-ils ?
Publier ses recherches dans des revues scientifiques prestigieuses, comme Science, Nature ou The Lancet, est la manière la plus sûre et la plus rapide d'assurer sa carrière et d'obtenir des crédits. Au point que les grandes institutions de recherche tiennent un décompte des publications pour déterminer le rang des chercheurs auprès de la communauté scientifique mondiale.
Une étude menée auprès de 3200 chercheurs américains et publiée en 2005 dans Nature a révélé que 15,5% d'entre eux ont modifié leur méthodologie et truqué leurs résultats «à la suite de pressions exercées par une source de financement».
La course à la publication.
Martine Bungener, directrice de la délégation à l'intégrité de l'INSERM:
«Le problème de la recherche, c'est souvent une course contre le temps. Si un chercheur loupe une première publication, il peut louper sa carrière, et ne pas avoir les fonds nécessaires pour poursuivre. Sans oublier certains scientifiques, prisonniers de leurs théories, qui dérapent sans en prendre conscience.
Autre problème: les grandes revues prestigieuses qui sont tenues par des groupes anglo-saxons influents.
Les scientifiques français, espagnols et italiens ont beaucoup plus de mal à se faire publier.
J'ai le cas d'une étude française qui a été refusée dans une revue. Neuf mois plus tard, on lisait dans cette même revue une étude similaire, mais, cette fois, réalisée par une équipe américaine...»